DÉMARCHE ARTISTIQUE 

Fondé en 2023 par Sève Montverdo et Tapaï Rezine, l’Atelier SmTr constitue un espace de recherche et de création à quatre mains, fondé sur la mise en dialogue de deux pratiques, deux sensibilités et deux regards. Formés à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, les deux artistes développent une démarche pluridisciplinaire qui articule peinture, gravure, dessin, image imprimée, sculpture et graphisme.
Le projet de l’Atelier SmTr repose sur une réflexion autour des modalités de représentation d’un monde en profonde transformation. Le dialogue en constitue le principe méthodologique et conceptuel : dialogue entre les artistes, entre les médiums, les temporalités et les différents régimes d’images. Les pratiques individuelles sont ainsi mises en relation afin de faire émerger un langage plastique commun, sans neutraliser les singularités de chacun.
Cette démarche se traduit par des œuvres conçues séparément, mises en regard dans un même espace ou réalisées directement à quatre mains. Les « dialogues peints » développés par l’Atelier SmTr peuvent être envisagés comme une forme de vision stéréoscopique, dans laquelle deux points de vue distincts convergent vers un même objet et produisent une perception élargie, située entre plusieurs regards.
Leur recherche s’inscrit dans les enjeux liés aux transformations du monde contemporain, aux mutations des paysages, aux dérèglements écologiques, aux phénomènes migratoires et aux rapports de domination. Ces problématiques ne sont toutefois pas abordées sous un angle documentaire ou démonstratif. Elles constituent plutôt des points de départ pour élaborer des formes, des récits et des situations de regard susceptibles d’engager le spectateur dans une expérience à la fois sensible, critique et prospective.
La poésie, la fiction et la métaphore occupent ainsi une place centrale dans leur processus de création. Les paysages altérés, horizons fragmentés, nuées, traces et vestiges qui traversent leur travail composent des espaces ambigus, situés entre mémoire et anticipation. Dans leurs recherches, ils imaginent leurs œuvres comme les traces archéologiques d’une civilisation post-Anthropocène.
La matière occupe une place centrale dans ce travail : superpositions, empreintes, textures, effacements et accidents construisent des surfaces pensées comme des territoires de mémoire. La diversité des techniques devient ainsi un outil d’expérimentation, adapté aux enjeux de chaque projet.
Cette réflexion se prolonge avec le Mouvement Paranoréaliste, initié par les deux artistes, qui propose de déplacer le regard sur le réel et d’explorer de nouvelles manières de lire le monde.
Entre poésie et politique, matière et image, mémoire et anticipation, Sève Montverdo et Tapaï Rezine développent ainsi une pratique fondée sur l’expérimentation et le dialogue, cherchant à rendre sensibles les transformations du présent tout en ouvrant des perspectives sur les futurs possibles.
Une exposition entre deux lignes d’horizon
Anna Maisonneuve

« Diptyques, trames et corps en tension seront à retrouver jusqu’au 12 février [2026] à la Bakery Art Gallery avec le tandem de plasticiens Sève Montverdo et Tapaï Rezine.

Sève Montverdo et Tapaï Rezine : deux noms à l’exotisme lointain, entre toponyme méditerranéen oriental, registre végétal ou trivial. Leur frottement provoque une collision de références. Et pour cause : il s’agit de pseudonymes choisis par deux artistes installés à Bordeaux depuis 2012. « La peinture a toujours été notre terrain de jeu, le graphisme notre gagne-pain. Ces noms d’emprunt nous libèrent complètement », expliquent-ils.
Relectures plastiques
Nés en 1973, ils se rencontrent à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris et sortent diplômés en 1997 — elle en graphisme, lui en image imprimée. Depuis le début du mois, la Bakery Art Gallery présente une trentaine de leurs œuvres récentes, déployées majoritairement en diptyques : à gauche, elle ; à droite, lui. Si les sujets comme les approches diffèrent, une unité se construit, portée par une ligne d’horizon discrète, qui court d’une toile à l’autre. « L’idée, c’est d’avoir cette double vision du monde : deux sujets distincts qui finissent par se rejoindre. »
Sève Montverdo prend pour point de départ une peinture d’après motif. En l’occurrence, l’incinérateur d’Ivry — le plus grand d’Europe — et ses deux grandes cheminées crachant des panaches, qu’elle a dessinés puis peint à répétition, jusqu’à s’en éloigner. « Ce n’est plus vraiment Ivry : ça pourrait être n’importe où. L’objectif, c’était de rendre ces formes emblématiques. » Duplicable, presque générique, l’incinérateur se détache de son ancrage géographique. Malgré les volutes et ce qu’elles charrient — dioxines, métaux lourds et autres joyeusetés — les panoramas demeurent séduisants, contemplatifs, portés par des touches de couleur évoquant le pointillisme. La trame, héritée du graphisme, trouve ici un prolongement pictural à partir d’une petite grille récupérée dans la rue, déplacée progressivement sur la toile, faisant naître une répétition structurée, infléchie par des écarts et des effets optiques qui évoquent le pixel défectueux, le « pixel mort » dira-t-elle. Quant à l’acrylique employée ? « C’est du plastique : une matière qui renvoie à ce que l’on respire », les microplastiques. 
Désarroi et rebonds
Tapaï Rezine, en réponse à « La fabrique de nuages, une esthétique de la pollution », présente « Les Dieux déguisés », série mixte mêlant huile, acrylique, gravure sur bois et métal. Une peinture expressive flirtant avec l’abstraction. « L’expressionnisme reste, pour moi, la forme la plus moderne. Contrairement à d’autres mouvements datables, il revient à chaque époque, sous une forme renouvelée. Chaque période a besoin de manifester son désespoir. » Le corps y est émacié, diffracté, parfois presque dissous dans la matière, inspiré par les migrations et les déplacements forcés. En sous-sol, une œuvre réalisée à quatre mains, entourée d’un diptyque, sert de pivot à leur univers : le désespoir et la poésie s’y renvoient la balle, l’un botte les fesses de l’autre, et vice-versa, dans un jeu sans fin. La légèreté jaillit par éclats acides, et l’énergie vitale l’emporte toujours. »
MANIFESTE PARANORÉALISTE 
Extrait
« Nous, Tapaï Rezine et Sève Montverdo, musicien de la cuisse et oiseau qui chante faux, déclarons le commencement du fameux mouvement paranoréaliste. Nous posons un regard froid et plein d’amour sur le monde, un regard flou-perçant. Désespérés, en apnée, nous assistons au chaos qui devient loi. Le désastre nous fascine. Naïfs, nous sommes idéalistes. Et nous refusons l’aveuglement. Ceux qui savent savent. Nous avons plus d’idées que de chemins, car le monde est un cul-de-sac. Devant la flaque de merde, nous regardons l’horizon. Le paranoréaliste est l’hypocondriaque en phase terminale. Lorsque la réalité dépasse la fiction, ainsi naît le paranoréalisme qui pose un regard lucide et ivre sur le monde. Nous, les paranoréalistes, proclamons notre engagement envers cette vision du monde. Nous sommes les voyants aveugles, les réalistes ivres, les idéalistes désespérés. Nous existons pour révéler les vérités cachées sous la surface du quotidien, pour défier les illusions confortables, pour embrasser la complexité et le chaos de l’existence. Le paranoréalisme est notre cri, notre chant, notre regard.
Nous déclarons que :
Le chaos est loi : la désorganisation et la confusion ne sont pas des accidents mais les règles fondamentales de l’existence. Nous embrassons ce chaos avec un amour froid et passionné, un amour qui refuse de se laisser aveugler par l’illusion d’ordre.
L’idéalisme naïf : malgré notre lucidité, nous gardons l’espoir d’un monde meilleur. Notre naïveté est notre force, car elle nous empêche de céder à la désillusion totale.
L’observation perçante : nos yeux, bien que flous, voient au-delà des apparences. Nous percevons les vérités cachées et les contradictions inhérentes à la réalité.
Le désastre fascinant : nous trouvons une beauté étrange dans la catastrophe. Le désastre, pour nous, est une forme d’art brut qui révèle les véritables contours de la condition humaine.
Le refus de l’aveuglement : nous rejetons la cécité volontaire qui préfère l’ignorance confortable à la dure vérité. Nous choisissons de voir, même si la vue est douloureuse.
Le paradoxe du savoir : ceux qui savent ne se laissent pas tromper par les apparences. 
Ils comprennent que le monde, tel qu’il est, défie toute logique simple et confortable.
L’horizon dans la fange : même au milieu des pires conditions, nous gardons notre regard fixé sur l’horizon. Nous voyons au-delà de la flaque de merde, vers un avenir que nous espérons meilleur.
La réalité dépassant la fiction : le paranoréalisme naît de la perception d’une réalité plus étrange et terrifiante que la fiction. Nous vivons dans un monde où les pires cauchemars deviennent réalité. »
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